Robert Yergeau, l’éditeur homme-orchestre (par Loïc Gauthier Le Coz)

Je n’ai pas connu Robert Yergeau. Mais j’ai l’étrange impression de l’avoir fréquenté en fouillant dans des boîtes. Au fil des derniers mois, j’ai eu la chance de me plonger dans le fonds d’archives des Éditions du Nordir. Il regorgeait de documents en tous genres: affiches, coupures de journaux, révisions de textes et surtout, une abondance de correspondances. Très rapidement, ça m’a sauté aux yeux. L’ensemble des documents du Nordir, à quelques exceptions près, portait la marque de Robert Yergeau. Le plus étonnant, c’est que dans le fonds d’archives d’une maison d’édition qui a publié plus de 150 ouvrages, des auteurs tels que François Paré, Herménégilde Chiasson, Tina Charlebois, Daniel Poliquin, Michel Ouellette et Andrée Christensen, il ne semblait pas y avoir de traces de plus d’un membre à l’équipe de production.

Cela me paraissait étrange. Après tout, le processus de production littéraire est long et méticuleux et comprend de nombreuses étapes. C’est une machine bien huilée qui nécessite un entretien constant et rigoureux, et qui s’avère être particulièrement exigeante. C’est pourquoi il est normal de voir des équipes entières s’acharner à l’édition et à la publication d’œuvres littéraires. Mais dans le cas du Nordir, c’est bel et bien un seul homme qui a réussi à accomplir ce tour de force. Pendant plus d’une décennie, Robert Yergeau a assuré la création ainsi que le maintien d’une maison d’édition à lui tout seul. C’était un véritable homme-orchestre du monde littéraire franco-ontarien, capable d’accomplir une multitude de tâches complexes pour publier des auteurs d’ici.

D’après les 6 boîtes de documents qui constituent le fonds d’archives du Nordir, Yergeau a clairement travaillé d’arrache-pied à la fondation et au maintien de la maison d’édition. De sa création à Hearst jusqu’à sa dissolution à Ottawa, Yergeau maintenait le bateau à flot. Ce n’était pas bien difficile à constater : tous les documents du fonds portaient la marque de sa plume. Yergeau faisait office d’éditeur, de secrétaire, de comptable, de responsable du marketing, des communications, des relations avec les bailleurs de fonds, sans compter la révision minutieuse des manuscrits, les choix de maquette,  la relation avec les médias ainsi que d’innombrables autres tâches administratives. Dans tous les cas, Yergeau était  la force vitale du Nordir, le souffle qui poussait cette petite maison d’édition à publier bon an mal an au moins 8 titres par année, dont plusieurs oeuvres qui ont été décorées ou ont marqué le paysage littéraire franco-ontarien, et même la Francophonie quand on pense à l’oeuvre de François Paré.

Mais par-delà l’abondance impressionnante et diversifiée de documents, ce sont surtout les correspondances de cet éditeur qui m’ont frappé. Elles permettaient de voir les multiples chapeaux de Yergeau lors de son travail d’édition. Un jour, il écrivait une lettre de demande d’appui au recteur de l’Université d’Ottawa pour le Nordir; le lendemain, il pouvait envoyer promener un journaliste à la suite d’un désaccord pour la publication d’un article. De toutes parts, ces documents sont ponctués par des échanges très personnels. Partout, je voyais le rapport intime de l’approche attentionnée de Yergeau à l’égard des gens, en particulier les auteurs qu’il publiait. Il divisait souvent sa parole entre le personnel et le professionnel lorsqu’il s’adressait à eux, et la phrase « je te parle maintenant en tant qu’ami, pas en tant qu’éditeur » revient à plus d’une reprise dans ses lettres et ses correspondances.

Cette attention est peut-être due en partie au fait que Yergeau conférait une grande valeur à la fonction d’écrivain. Il tenait clairement à aider l’écrivain à se faire entendre et à souligner son importance en société. Il n’est pas difficile d’imaginer les heures innombrables qu’investissait Yergeau pour faire aboutir ses publications, des heures invisibles. Mais Yergeau ne semblait pas penser aux bénéfices financiers que pourraient lui apporter le Nordir, ça c’était clair. C’était plus personnel que ça, c’était une véritable vocation. Sa relation avec Roger Bernard en témoigne parfaitement. Yergeau a non seulement fondé le Nordir dans le seul but de publier l’essai de son collègue et ami, mais après le décès prématuré de celui-ci, Yergeau a acheté au nom du Nordir une pleine page dans le journal Le Droit pour honorer sa mémoire. Robert Yergeau ne gérait pas le Nordir par obligation, il le faisait par idéal afin de donner une voix aux écrivains qu’il jugeait essentiels à notre société.

Il m’est arrivé à plus d’une reprise de me sentir comme un intrus lorsque je passais en revue le contenu du Nordir. Lire les correspondances et la documentation de cette maison d’édition, c’était comme lire dans une partie de la vie de Robert Yergeau. En quelque sorte, il semblait y avoir eu une symbiose entre l’homme et la maison d’édition. Les deux étaient presque impossibles à distinguer tant la présence de Yergeau se faisait sentir dans tout le fonds. Yergeau c’était le Nordir. Il s’agissait d’un véritable travail de passion, pour la littérature et les écrivains. Du moins, c’est ce que j’en déduis par les écrits qu’il a laissés derrière lui.