Fabrication de sens (par Laurence Patenaude)

Automne 2017
Ma première session en tant qu’étudiante à l’Université de Sherbrooke s’amorçait. Entre mes cours destinés aux petits nouveaux du programme (ELC 101, ELC 102, etc.), prise dans mon élan de naïveté certaine, j’ai fait la sélection du cours « ELC157 — Aux sources de la création : les archives littéraires ». Un choix que je croyais simple et avisé : ma copine et moi allions réaliser le cours ensemble, il s’inscrivait très bien dans mon horaire et une grande partie des points du trimestre seraient accordés selon des travaux à remettre en équipe. Décidément une formule gagnante…Le résultat : Ma pire note jusqu’à présent. À la fin du cours, je me souviens m’être dit : « Les archives, ce n’est pas pour moi. »

Été 2018
Après avoir terminé ma première année de baccalauréat, j’ai reçu un message d’une professeure, Josée, avec qui j’avais collaboré plus tôt dans la session. Un message inespéré pour une étudiante au premier cycle :« Bonjour Laurence,Veux-tu un assistanat cet été ?Josée »Je ne pouvais pas rater cette chance-là… Quelques rencontres plus tard, je me retrouvais face à face avec mon corpus d’étude : les archives éditoriales. Les démons de ma première session revenaient à la charge, armés de coupures de presse et de catalogues. Avant même d’avoir pleinement pris conscience du projet qu’on me proposait, je disais « oui ». Je ne savais pas encore comment, mais j’allais parvenir à démêler les pièces, à me retrouver dans les dizaines de boîtes des fonds Fides et de L’Hexagone. Je voulais vraiment le poste, je voulais apprendre, je voulais travailler sur un projet à long terme. Une forme d’engagement me tenait, un contrat, et pas seulement au sens littéral, me liait à ce corpus. J’avais hâte d’entreprendre quelque chose de nouveau.
Malgré toutes mes meilleures intentions, au début, c’était long. Je ne voyais pas l’intérêt. Je n’étais ni habile ni efficace. Rien n’avançait, j’avais l’impression de m’enliser dans les dossiers, sous des mètres linéaires de documents textuels. Parfois, ma superviseure venait m’aider, souvent j’étais toute seule, livrée à moi-même, seulement moi, mes boîtes et mes interrogations.

Un matin, après la recension du 180e catalogue, j’étais au bord de la déprime. J’ai pris la pièce suivante dans la boîte, l’ai tournée et retournée plusieurs fois entre mes mains. Je l’ai feuilletée, soupesé, mesurée, analysée… Un catalogue de manuels scolaires. Encore. Comment pouvait-on produire autant de catalogues du même type ? Pourquoi utiliser toujours la même formule fade et inintéressante ? J’ai consigné la pièce dans le fichier, toujours sans réponse.

Les pièces d’archives s’alignaient dans le fichier Excel, les unes après les autres, sans que j’y comprenne quoique ce soit. J’étais une automate, un robot qui prenait des photos et classait des pièces sans jugement. L’heure du diner approchait et ma copine venait de me rejoindre. Elle a sorti un dépliant, tout à fait au hasard, de la boîte. Le dépliant Fides au Canada (croyez-le ou non) est apparu comme un miracle. Enfin quelque chose de différent ! Une carte, des images, des photos…
Josée et moi avons passé des heures à tenter de décrypter le document. Un bijou, vraiment. En parallèle, pour rehausser ma démarche, j’avais commencé la lecture de Fides La grande aventure éditoriale du père Paul-Aimé Martin, biographie du père Martin, cofondateur de Fides, rédigée par Jacques Michon, le co-fondateur du Grélq. Je progressais dans ma lecture et les morceaux de casse-tête commençaient à se positionner. Je décodais les éditions Fides un peu plus à chaque chapitre achevé. Le dépliant me taraudait, je tenais quelque chose, un objet à ma portée. Une pièce dans laquelle je devais m’investir complètement pour en saisir la visée…

Et j’ai fini par comprendre.

Après avoir travaillé sur la rédaction de l’entrée de blogue destiné à cette pièce, je réalisai dans quel projet je m’étais embarquée. Je ne devais pas seulement recenser les pièces, mais surtout en comprendre la portée et l’usage. Faire parler des documents publicitaires qui n’ont pas dit un mot depuis près de 60 ans — trois fois mon âge ! En études littéraires, selon une approche plus contemporaine, la fabrication de sens relève du lecteur, sans quoi le texte n’est qu’un amalgame de mots. Le lecteur doit donc s’atteler à décoder non pas un, mais bien la pluralité des sens qui peuvent se dégager d’un texte. C’est tout aussi vrai pour la production littéraire que paralittéraire et même — croyez-en mon expérience — publicitaire. La fabrication de ces sens relève d’une compréhension à la fois globale et spécifique, comme dans le cas présent : le nombre de catalogues, leurs points communs, les couleurs choisies, les mots, l’ordre de publications, etc. ; les pièces forment un écosystème, une macrostructure publicitaire. Elles servent la maison d’édition, elle-même cachée derrière ce cycle production. Il y a évidemment quelques éléments uniques (comme la fameuse carte), mais avec du recul, chaque composante s’intègre parfaitement dans la mosaïque.

J’apprends énormément lors des rencontres avec Josée et à l’ouverture d’une nouvelle boîte, que ce soit en termes de méthodologie ou d’acquisition de connaissances littéraires. Plus j’avance, plus je cerne efficacement les pièces d’archives. Les liens se multiplient et s’éclaircissent les uns après les autres. Les fonds semblent inépuisables malgré mon corpus restreint… Comme si rien n’était dit, que tout était sujet à une interprétation : la mienne. Je me sens comme Sherlock Holmes.

Cela dit, j’ai maintenant une certitude : à reprendre le cours, j’aurais A+.
Synopsis du cours ELC157 — Aux sources de la création : les archives littéraires
S’initier à la richesse des archives littéraires. Comprendre leur rôle dans la création (génétique des textes, critique privée, mentorat) et la constitution de réseaux. Connaître les différentes approches, pratiques et usages de la lettre, du manuscrit et du carnet d’écrivain. Comprendre les interactions entre les archives, l’œuvre et la vie littéraire. S’initier à la recherche en archives. Faire état des enjeux des archives littéraires à l’ère numérique.»