Entrevue avec Laure Leroy (Zulma)

L’entrevue suivante a été réalisée par Amandine Glévarec et est également disponible sur son blogue http://kroniques.com.

Amandine Glévarec – Pouvez-vous nous présenter Zulma ? Je crois qu’il y a eu un anniversaire récemment ?

Laure Leroy – Nous étions censés fêter nos trente ans cette année, mais j’ai dû reporter à l’année prochaine. La maison a été créée en 91, et en 2006 je l’ai totalement refondée. Il y a eu deux périodes dans son histoire. Dès le début je dirigeais la maison mais nous étions plusieurs, j’avais 23 ans et pour toute expérience un certain nombre de stages dans l’édition, donc c’était courageux… ou totalement délirant. Pendant les quinze premières années, j’ai appris le métier. Diriger une maison d’édition indépendante ne se réduit pas au métier d’éditeur, il faut savoir gérer une entreprise, connaître tous les métiers de l’édition, de la fabrication en passant par l’éditorial, la communication, la comptabilité, toutes les questions juridiques. C’est un métier assez complexe. Le code de la propriété littéraire, par exemple, n’est pas rendu plus simple parce qu’on est une plus petite structure. Au bout de quinze ans – quand j’ai commencé à maîtriser toutes ces questions-là – le moment était venu de faire table rase, de repenser absolument tout dans le fonctionnement et dans l’existence mêmes de la maison. J’ai alors relancé Zulma telle qu’on la connaît aujourd’hui, c’est-à-dire avec une relation très forte à la librairie, des couvertures très identifiables, une production très resserrée, une ligne éditoriale qui sort du mainstream, avec une ouverture aux littératures du monde entier, là où d’autres éditeurs finalement allaient assez peu. Évidemment, publier aussi de la littérature française ou francophone m’importe tout autant. Dans tous les cas, quand un écrivain écrit dans une langue, il porte avec lui toute la culture de cette langue. Écrire en malayalam, en tamoul, en anglais ou en français implique une manière différente de raconter une histoire. Et dans cet univers mondialisé, globalisé, les écrivains contemporains de partout dans le monde partagent une culture commune, mais chacun va pouvoir l’habiter d’une manière qui est aussi liée à sa langue d’écriture. 

A. G. – Ce cap des quinze ans se dessine aussi par le fait que vous prenez la tête de la maison ? Vous n’étiez plus toute seule ou plus indépendante ?

L. L. – J’étais déjà à la tête de la maison. Je l’ai dirigée seule à partir de ce moment-là, sans espèce de compromis d’aucune sorte, ce fut une vraie prise d’indépendance. 

A. G. – Pour une femme, n’est-il pas délicat de prendre son indépendance dans un milieu qui peut de loin sembler réservé aux hommes ?

L. L. – Je ne suis pas sûre que ce soit un problème de genre. Le problème serait plutôt de ne pas être de ce milieu, tout simplement, plutôt que d’être une femme. Je ne suis pas issue du milieu littéraire ni d’une famille d’intellectuels, de journalistes, d’éditeurs ou d’universitaires… c’est plutôt cela qui constitue un handicap. 

A. G. – Vous faisiez référence à plusieurs stages avant…

L. L. – J’ai fait des études de linguistique anglaise, j’ai toujours été passionnée par l’édition, donc j’ai fait des stages. 

A. G. – C’était donc une vocation de longue date. Zulma est associée à un choix très fort dans les couvertures, ce qui a certainement contribué à vous faire connaître du grand public et à vous identifier très rapidement. Les couvertures sont jolies et ouvrent à des textes un peu plus complexes ou des traductions de langues un peu moins connues. C’était aussi un choix de s’adresser à un public particulier, avec de beaux objets livres ?

L. L. – Il y a deux considérations principales. L’une, c’est de parler aux amoureux de la littérature, avec ce bel objet graphique en papier, très traditionnel, qu’on habille de manière très contemporaine avec le design de David Pearson. Après, la ligne éditoriale de Zulma est ouverte aux littératures du monde entier tout en pratiquant une politique d’auteur. La moitié des livres que je publie sont écrits par des auteurs dont les lecteurs français n’ont en général jamais entendu parler ni de près ni de loin, et – en plus – dont le nom peut sembler imprononçable, inretenable. On peut prendre l’exemple d’Auður Ava Ólafsdóttir, cette romancière islandaise dont les livres se sont vendus entre 500 000 et un million d’exemplaires, toutes éditions confondues. Les gens parlent de « la romancière islandaise qui a écrit Rosa candida », mais ils n’ont toujours pas retenu son nom. J’ai moi-même toujours des problèmes à me rappeler le nom de toutes sortes d’écrivains… Chez Zulma, la marque est très identifiable, elle permet d’établir un lien de confiance avec le lecteur. Un bon souvenir de lecture va aider à porter les livres suivants. Donc, comme il est très difficile d’imposer la notoriété d’un auteur dès lors qu’on n’atteint pas les millions d’exemplaires ou les centaines de milliers, au moins la maison offre une promesse de qualité, un pacte de confiance avec le lecteur. 

A. G. – Vous faites aussi état, avec la première puis la deuxième époque de la maison, d’un choix resserré. Est-ce que le nombre de publications a sérieusement diminué ? À combien êtes-vous aujourd’hui à peu près ? 

L. L. – La maison compte dix, douze nouveautés grand format en littérature, ce qui est peu. En même temps, nous avons une vraie politique d’auteur, un catalogue très divers, c’est toujours un exercice un peu compliqué, et nous nous renouvelons aussi, avec de nouveaux auteurs. La création d’une collection de poche, avec une douzaine de titres par an, assure une production un peu plus importante.

A. G. – Pour une maison d’édition, vendre ses droits en poche à une autre maison peut aussi être une source de revenus. Pourquoi le choix de créer votre maison poche ?

L. L. – Vendre à quelqu’un d’autre, c’est du revenu à court terme. Zulma est justement une maison qui capitalise énormément sur sa propre image, sur sa marque. Le gage de qualité que nous offrons se prolonge sur la collection de poche, pour que nos livres ne se perdent jamais dans la nature. Publier un livre traduit d’une langue un peu rare représente un investissement énorme, en termes de recherches, d’édition, de promotion, etc. Poursuivre ce travail, y compris avec la collection de poche, nous rend plus forts, et les livres s’en portent mieux.

A. G. – Quand avez-vous lancé votre collection de poches ?

L. L. – En 2013. 

A. G. – Vous repassez donc en poche une partie de votre catalogue, sans obligation, et sans la systématique que l’on retrouve dans certaines maisons, c’est-à-dire généralement un an après…

L. L. – Pas de systématique, mais effectivement nous repassons en poche nos propres titres, nous récupérons les titres que nous avions cédés à d’autres éditeurs poches. Nous avons aussi une pratique d’acquisition qui consiste à aller voir ailleurs. Par exemple, en janvier, nous avons publié en poche Manger l’autre d’Ananda Devi, paru initialement chez Grasset, qui va merveilleusement bien dans notre catalogue. 

A. G. – Vous voyez par conséquent votre fonds dans sa globalité, l’idée c’est d’avoir une cohérence. Et vous vous voyez plus comme une éditrice de fonds ? Le but étant d’entrer dans le fonds, c’est-à-dire les fameux livres qui vont rester en librairie au-delà de ce tragique délai de trois mois ?

L. L. – Absolument. Bien sûr que je veux que les livres du catalogue s’inscrivent dans le fonds, sur le plan culturel, commercial, mais ça c’est la cerise sur le gâteau. Pour être un éditeur de fonds, il faut de toute façon être un éditeur de nouveautés. Nous n’avons pas le choix.

A. G. – Connaissez-vous à peu près la bascule entre ce que vous « rapporte » le fonds et les nouveautés ? Arrivez-vous à voir un pourcentage ?

L. L. – Oui, mais ces détails ne sont pas forcément très significatifs. La nouveauté porte le fonds, le fonds porte la nouveauté, c’est un cycle vertueux. Je n’ai jamais eu pour philosophie de publier des livres jetables ou à durée de vie courte. À l’époque où nous avons créé cette collection de poche, j’avais fait le constat que nos livres restaient très longtemps sur table en librairie, leur longévité était parfois de deux ans, un miracle. L’idée m’est alors venue de les reprendre en poche, tout en gardant ce signe distinctif pour qu’ils ne soient pas noyés au milieu d’autres catalogues beaucoup plus anonymes.

A. G. – Là encore, le graphisme habille tout de suite une table avec un Rosa candida au milieu. On peut le conserver très longtemps en sachant qu’on touchera toujours des nouveaux lecteurs. Vous parliez des libraires justement. L’année dernière, lors du premier confinement les librairies ont été complément fermées, la chaîne de distribution s’est arrêtée   ̶  ce qui heureusement ne s’est pas reproduit lors des autres incidents rencontrés cette année   ̶ , mais j’ai l’impression que vous avez eu très vite conscience qu’il fallait rester en contact, d’un côté avec les libraires, de l’autre avec vos lecteurs via des envois de newsletters très régulières qui proposaient des textes, mais même aussi des grilles de mots croisés. Était-ce là une volonté de suppléer le mal-être que pouvait engendrer le fait d’être tous enfermés ? Comment avez-vous vécu cet arrêt brutal ?

L. L. – Quand en 2006 j’ai rénové totalement la maison, j’ai créé un poste de « relation libraires », afin que ce lien avec la librairie soit solide, constant, et s’inscrive lui aussi dans la durée. Aujourd’hui, tout le monde a ce type de poste. Honnêtement, en mars dernier, nous étions tous totalement désemparés. Une des choses que j’apprécie le plus dans ma situation d’éditrice indépendante, c’est que je peux avoir quatorze idées par jour tous les jours, et fatalement je vais quand même réussir à en mettre en place quelques-unes. Je peux tenter à chaque instant d’agir sur le réel, par toutes sortes de moyens différents. Mon premier mouvement, en mars, était peut-être plus égoïste qu’altruiste, même si l’objectif était de parler, rejoindre nos lecteurs, qu’ils soient professionnels ou pas. J’étais désespérée de ne rien pouvoir faire pour mes livres, de les voir rester en piles, en stock chez un distributeur fermé, avec des libraires fermés. Un refus violent, qu’on m’enferme, qu’on m’empêche d’agir, de vendre, de diffuser, de promouvoir et finalement de partager mes livres. J’ai vite compris que la seule manière, c’était d’offrir des livres. Garder ce lien et continuer vaille que vaille à les faire connaître, en offrant aux gens une jolie façon de les découvrir, de les partager. Bien sûr, nous sommes une entreprise commerciale, nous devons vendre, respecter le travail des auteurs et des libraires   ̶  ces découvreurs qui assurent la promotion de littératures moins évidentes, moins connues. Comme il était impossible d’offrir tout le catalogue et que nous avons publié au moins vingt-cinq très beaux recueils de nouvelles   ̶  ce qu’en général peu d’éditeurs font parce que ce genre se vend moins bien   ̶  j’ai décidé que nous allions offrir une nouvelle dans chaque newsletter. Je n’avais pas imaginé que cela durerait si longtemps… nous sommes arrivés au numéro 28 de cette newsletter.

A. G. – Vous êtes une lectrice passionnée, j’imagine la lecture apporte un bien-être, ou une ouverture indispensable à un moment où tout semble se refermer.

L. L. – Nous avons choisi chaque nouvelle, nous les voulions drôles, belles, profondes, pas forcément trop noires, évidemment. Mais je pense que le meilleur altruisme, honnêtement, est fondé sur une part d’égoïsme, un véritable désir de partager toute la beauté de notre catalogue, pour nous faire du bien à tous. Personnellement, j’avais beaucoup de mal à lire, tout comme de nombreux professionnels du livre. Mais les lecteurs, eux, lisaient plus facilement que nous. Nous avons reçu beaucoup de messages de gens qui nous disaient que la lecture leur sauvait la vie.

A. G. – Autre effet collatéral du Covid, la suspension des salons littéraires qui peut être compliquée pour une éditrice qui privilégie justement les traductions, avec des auteurs qui sont donc à l’étranger pour la plupart. Est-ce que ça vous a obligée à revoir votre politique éditoriale ou est-ce que vous restez dans votre ligne clairement affichée et conservez cette ouverture au monde, bien que, du coup, les auteurs puissent difficilement être présents ? Est-ce qu’on arrive à pallier l’absence ?

L. L. – Ça touche aussi les auteurs français. Pour vous donner un chiffre intéressant, dans cette littérature contemporaine plus exigeante mais très partageuse, les festivals, les rencontres, les signatures en librairie, tout cet événementiel qui accompagne la sortie d’un livre peut représenter jusqu’à 20 % des ventes. Que les auteurs soient français ou étrangers, l’animation compte énormément. Donc, non, je n’ai pas changé la ligne éditoriale. En revanche, continuer de promouvoir les livres est plus compliqué depuis un an. D’autant que les libraires étaient fermés ou exténués, pas du tout en situation de faire du conseil, le cœur même de leur métier. Tout cela a un impact violent sur le chiffre d’affaires. Face à ça, nous avons poursuivi notre système de newsletters thématiques très éditorialisées mais simples, pour mettre en valeur les nouveautés, le fonds, et maintenir vivant le lien avec nos lecteurs.

A. G. – La maison n’est-elle pas en danger pour autant ? Vous êtes une éditrice indépendante, entre dix et douze grands formats par an, le gouvernement, à qui on a reproché d’aider les gros, très peu les tout petits, vous a-t-il soutenue ?

L. L. – Les gros, c’est plutôt Air France… Je ne suis pas sûre que les « grosses » maisons d’édition aient été plus aidées que les « petites ». Oui, nous avons bénéficié du chômage partiel ainsi que d’une aide du CNL (Centre National du Livre) qui concernait les maisons de plus petite taille. Mais je ne veux pas qu’on m’aide, je veux pouvoir faire mon métier ! 2021 risque d’être beaucoup plus compliquée que 2020, qui a été une meilleure année pour les plus petits libraires que certaines de leurs années précédentes, alors que des très gros ont vu leurs résultats baisser. Je ne sais pas si au niveau de l’édition on peut vraiment faire une différence entre petits et gros, mais ces périodes de confinement ont suscité une passion pour le livre et la lecture, compensant bon an mal an les manques. Ceux de mars-avril-mai ont été compensés par juin-juillet, ceux d’octobre-novembre par décembre et nous nous y sommes retrouvés. Mais l’année dernière a été marquée par des coupures terribles et des regains d’enthousiasme délirants. Cette année, c’est une morosité généralisée, continue, et le début d’année est difficile. Mais la maison n’est pas en danger.

A. G. – Avez-vous réduit la voilure au niveau des publications, sachant qu’on a beaucoup parlé, après le premier confinement, de surproduction, l’occasion de remettre sur table une certaine dérive constatée depuis quelques années avec des rentrées littéraires délirantes que ne pouvaient absorber ni les lecteurs ni les libraires ? Avez-vous décidé de réduire les tirages pour limiter les coûts, les risques ?

L. L. – Oui, nous avons été obligés l’année dernière de décaler des livres, bouger des choses. Et cette année, en février-mars, par exemple, je n’ai pas sorti de grands formats, le climat n’étant vraiment pas propice pour porter, découvrir, conseiller des livres. Uniquement des poches. 

A. G. – Y a-t-il des grands formats sortis en mars 2020 qui, du coup, n’ont pas eu leur chance ?

L. L. – Oui, un très beau roman que je rêvais de publier depuis vingt ans, De la forêt de Bibhouti Bhoushan Banerji (traduit du bengali par France Bhattacharya) mais il ne s’en est finalement pas trop mal sorti. Au moment du confinement, la moitié des libraires l’avait reçu, il était perdu dans des cartons je ne sais où, c’était désespérant. 

A. G. – Mais vous resterez sur dix à douze grands formats par an ?

L. L. – Je fais ce métier parce que j’aime être éditrice. Je n’ai pas la passion de la gestion d’une TPE, de la paperasse. Ce qui m’intéresse c’est de publier les livres, travailler avec les auteurs et traducteurs, imaginer la promotion d’abord sur le texte puis tout ce qui va autour. Plus je publie de livres moins je peux m’en occuper directement, ce qui est moins intéressant.

A. G. – Vous êtes combien dans l’équipe actuellement ?

L. L. – Après de nombreux changements, nous sommes quatre à temps plein. Nous avons conservé le poste de « relation libraires » dont Valentin s’occupe désormais – ainsi que des déplacements d’auteurs, des festivals, des rencontres, de tout un tas de choses qui sont à l’arrêt pour le moment…

A. G. – Un autre point a été remis sur table, celui des SP (services de presses), on a beaucoup aussi parlé du pilonnage, toutes ces problématiques sont ressorties. J’imagine que vous questionnez vos coûts de production sur des livres aussi jolis quand vous adressez des épreuves ?

L. L. – Relativement, ce qui coûte le plus cher c’est la poste, ce n’est pas le livre, c’est le timbre. Honnêtement, je ne sais plus quoi penser de tout ça. Bien sûr que des libraires les demandent, d’autres savent qu’on leur envoie, on ne peut se fier qu’à la connaissance que nous avons de chacun et se demander ce qui va leur plaire. Je ne pense pas que ce soit le meilleur réflexe de couper en priorité ce lien essentiel avec les libraires qui sont au cœur de la promotion de nos livres. Si un libraire n’a pas fait une demande au représentant parce qu’il n’y a pas pensé ou qu’il n’était pas spécialement intéressé, lui envoyer le livre peut peut-être le rattraper. Pourquoi abandonner la certitude qu’ils vont me suivre, ça leur a peut-être échappé mais moi je ne veux pas qu’ils m’échappent (rires). Les libraires sont essentiels, je veux qu’ils aient envie de découvrir les livres que je publie, et dépenser dix euros pour leur mettre un de mes livres entre les mains est le meilleur moyen. 

A. G. – Vous avez un rapport privilégié avec le libraire. Le considérez-vous comme votre premier lecteur ou comme votre meilleur passeur ? Et y a-t-il un contact direct avec les lecteurs, surtout dans un monde où il y a de moins en moins d’interactions, surtout dans les salons. Aimiez-vous les retours de lecture directs ?

L. L. – Les deux. Je pense que je suis une des seules éditrices au monde à aimer le Salon du livre de Paris, un moment très joyeux, le stand de Zulma étant tenu par les libraires des Lucioles que nous aimons beaucoup. Nous n’avons jamais privilégié les simples signatures d’auteurs. En revanche, nous avions un vrai rendez-vous avec nos lecteurs, avec en permanence une vingtaine de personnes présentes qui soit connaissaient la maison et regardaient les titres qui leur auraient échappé, soit la découvraient. Un moment de partage très fort. On ne se rend pas à un festival comme Étonnants Voyageurs à Saint-Malo pour arpenter le stand de la librairie, mais pour écouter les débats passionnants qui se tiennent pendant le temps du festival. Donc la librairie n’est pas le lieu principal. Les foires du livre avec des auteurs derrière leurs piles de livres ne nous intéressent pas beaucoup non plus. Mais Paris est un salon d’éditeurs permettant une reconnaissance de la marque, du catalogue. C’était un moment fabuleux de rencontres et de conversations avec nos lecteurs que je retrouvais chaque année. Je ne sais pas quelle tournure cela va prendre ni ce que cela va devenir, mais Zulma a un énorme fan club de lecteurs qui nous suivent, nous aiment, s’intéressent très régulièrement aux nouveautés de la maison.

A. G. – Ces moments doivent manquer, ne serait-ce que pour sentir l’air du temps, les attentes des lecteurs, qui, ainsi que le ressentent les libraires, ne veulent pas de bouquins tristes, par exemple.

L. L. – La question ne se pose pas en termes d’attente, mais très égoïstement de livres qui me tiennent à cœur et que j’ai envie de publier. Le geste de publier est d’autant plus fort qu’il est ancré dans une démarche très personnelle, où nous allons puiser l’énergie de partager. Pour avoir envie de partager quelque chose, il faut déjà avoir envie de le faire sien. Je ne me demande pas quelles sont les envies des lecteurs ni si je dois infléchir les publications, mais plutôt comment raconter l’histoire, comment donner envie de découvrir tel ou tel livre, voilà qui est passionnant. Qu’est-ce qui attire les gens, leur donne envie ? Comment ont-ils lu tel livre, qu’en ont-ils retenu ? Comment ont-ils eu envie de le lire ? Ce qui nous permet de comprendre que telle quatrième de couverture est loupée : pourquoi les gens reposent-ils le livre après l’avoir lue ? Où nous sommes-nous trompés, où avons-nous mal raconté l’histoire ? Ou l’inverse : pourquoi vont-ils tous vers ce livre ? Nous essayons, de fait, d’analyser notre propre message et la manière dont nous portons les livres. Par exemple, nous avons publié il y a quelques années un roman islandais, une sorte de dystopie entre littérature d’imaginaire, SF, roman hyper engagé sur l’écologie et très drôle, avec toujours cet esprit décalé islandais : LoveStar, d’Andri Snaer Magnason. C’est l’histoire d’un fou furieux de la technologie autoritariste, aux inventions apparemment géniales mais qui s’avèrent au final très liberticides. La couverture, un peu délirante, est dans les tons roses, ce qui ne nous a pas frappés. Ce sont des rencontres avec les lecteurs qui m’ont permis de comprendre que le mélange du mot « love » et du rose de la couverture a eu un effet désastreux : les gens ont cru qu’il s’agissait d’une romance quelconque. Le roman a eu le Grand prix de l’imaginaire et ça nous a remonté les bretelles, mais je ne m’en étais pas rendu compte. 

A. G. – La traduction a l’avantage de vous autoriser à changer les titres, ou mettre une contrée en avant. Est-ce que des valeurs sûres comme Rosa candida vous permettent de traduire et faire paraître De la forêt, qui parle moins aux gens ?

L. L. – Rosa candida et l’Islande vous paraissent une évidence, mais quand nous avons publié Rosa candida, l’Islande était totalement méconnue sur le plan littéraire, aucune littérature islandaise n’était traduite en France en dehors d’Indridason pour le polar et Laxness, le Prix Nobel islandais. 

A. G. – La crise sanitaire empêche les interactions et entraîne peut-être un problème de vente de droits puisque vous êtes aussi obligée d’avoir un regard sur l’édition mondiale et de rencontrer les éditeurs étrangers via des foires internationales. Tout cela est-il paralysé ou arrivez-vous encore à accéder aux manuscrits ?

L. L. – Le principal domaine concerné ce sont les essais, mais pour ce qui est de la littérature, la vente de droits passe par un réseau de relations à travers le monde que nous pouvons tenir informées sans se voir à Francfort. Les acquisitions littéraires passent – en dehors des propositions de traducteurs ou des découvertes personnelles – à 10 % par des propositions d’agents. Les foires sont en soi des moments sympathiques de rencontres qui renforcent les liens, mais leur absence ne nous a pas empêchés d’accéder à ce marché-là. En revanche, nous avons depuis 2019 sorti une collection d’essais à raison de trois titres par an, et là, ça nous a davantage manqué. Il est beaucoup plus compliqué de sortir un essai paru il y a dix ans. Les essais sont, par définition, davantage liés à l’actualité, à l’évolution de la pensée et aux échanges intellectuels de tous les chercheurs à travers le monde, contrairement, par exemple, à un roman brésilien sorti il y a dix ans au Brésil, pas traduit en France, pour lequel le temps ne change rien, ni à sa qualité ni à son succès. Nous avons besoin d’être dans l’actualité sans être la dernière roue du carrosse, les agents doivent être en mesure de nous proposer les livres avant leur parution. Pour cela, ils doivent nous connaître. Les rencontrer nous a par conséquent manqué.

A. G. – D’autant que Zulma n’est pour l’instant pas forcément encore identifiée comme maison d’essais. D’où vous est venue cette volonté de vous lancer dans un nouveau créneau ?

L. L. – Pendant une quinzaine d’années, pour acquérir une notoriété, je me suis concentrée uniquement sur la fiction, mais avec des envies parfois d’exprimer un engagement, des visions du monde de manière différente, de façon plus frontale. Nous avons publié un très bel et passionnant essai de Timothy Morton, La pensée écologique, un texte fabuleux qui n’a rien à voir avec le champ de la pensée écologiste en France, mais aussi L’âge de la colère de Pankaj Mishra ou Le mur et la porte, un essai d’un avocat israélien sur la question de la défense des droits des Palestiniens en Israël, notamment à la Cour suprême. Ce sont des titres très engagés dont la narrativité en fait des lectures très plaisantes. À l’automne dernier, L’âge du capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff, découvert au cours de conversations avec des agents, a rencontré un très beau succès en France et partout dans le monde. Des livres de fonds sur des sujets forts, qui peuvent durer, malgré des impératifs d’actualité. 

A. G. – Voilà qui affirme une fois de plus votre identité, car faire le choix de publier un essai politique assoit votre positionnement. 

L. L. – C’est important. La littérature évidemment dit tout ça, mais elle s’adresse à un autre espace de notre imaginaire. J’avais à cœur de dire des choses différemment, parler plus à l’intellect, toucher un public différent. Les deux modes de discours sont essentiels, ils nous parlent du réel, de nos émotions, de nos sentiments, de tous ces univers qui nous habitent. La littérature reste première dans la communication avec soi-même et celle avec les autres.

A. G. – Vous avez fait des études de linguistique, vous êtes éditrice depuis un moment, vous avez le goût de la langue, et de la langue dans sa forme aussi. Qu’est-ce que le style, selon vous, Laure Leroy ? Les mêmes mots agencés différemment ?

L. L. – Oui, mais c’est cet agencement qui va provoquer une étincelle. Le style, c’est bien plus que l’écriture. Je ne suis pas une théoricienne de la littérature, mais – à la base de tout – il y a la poésie, comme une huile essentielle qui déclenche des images, des émotions, des sortes de réactions chimiques dans notre cerveau. Ce n’est pas l’histoire d’abord, qui, quelle qu’elle soit, n’impacte que la surface – la surface des divertissements –, alors que la poésie nous touche intimement. Je ne suis pas une psychorigide anti-divertissements, je le suis un peu sur la question du livre, je ne pourrais pas lire un livre qui équivaudrait à certaines séries, à moins de me laisser prendre au jeu de l’image. Lire, cette conversation imaginaire avec l’auteur, est un acte très intime, mais si cela reste à la surface ça n’a pas grand intérêt, c’est juste une forme d’auto-hypnose pour s’occuper l’esprit et ne pas penser à autre chose. La poésie est la seule manière de raconter qui creuse un vrai chemin intérieur en nous.

A. G. – Tout est politique, tout est poésie, belle conclusion !


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